La Ville aux Milles Clochers… Abandonnés?

Le patrimoine religieux au Québec: ses difficultés et possibilités

via. Simone Mudie

Simone Mudie
Visual Arts Editor

La ville de Montréal est particulière pour son architecture. Les escaliers en colimaçon en métal, les pignons colorés, et les fioritures ornementales la définissent tout autant que les églises et le patrimoine religieux qui caractérisent son paysage. Bien sûr, nous connaissons tous l’emblématique Oratoire Saint-Joseph et la Basilique Notre-Dame, mais la plupart des Montréalais sont sûrement moins familiers avec le sort des nombreuses églises et couvents qui composent leur décor quotidien.  

Une grande majorité des églises montréalaises sont soit vacantes, soit littéralement abandonnées. Par exemple, sur la rue Adam, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, on trouve trois églises et un couvent sur une distance de seulement 900 mètres et elles ont toutes au moins une fenêtre barricadée. Ce schéma se répète à travers la ville: dans Rosemont, dans Villeray, dans N-D-G, sur le Plateau ou même dans le Centre-Ville, nous retrouvons du patrimoine religieux qui a besoin de beaucoup d’amour. 

Le Québec était jadis une région très religieuse. Le catholicisme a longtemps défini la culture franco-canadienne. Les églises étaient vues comme un lieu de rassemblement et d’entraide, sous le critère de la foi. Cependant, la fin du «règne» de Maurice Duplessis et son cléricalisme extrême a créé un désenchantement avec la religion et ses valeurs traditionnelles. La culture québécoise se définit désormais par la laïcité et les familles abandonnent donc les visites hebdomadaires à l’église. Au début des années 70, un grand nombre d’églises, surtout dans les plus grandes villes comme Montréal, seront complètement délaissées et presque oubliées, et ce, malgré qu’elles soient en très bonne condition. 50 ans plus tard, ces établissements continuent à se dégrader sans que personne ne semble s’en préoccuper.

Dans les dernières années, un nouveau phénomène attire pourtant beaucoup de jeunes dans ces églises. L’ «urbex», qui consiste entre autres à l’exploration d’immeubles abandonnés: des usines, des écoles, mais aussi souvent des églises, fait fureur à travers le monde, et est très présent à Montréal. Malgré le jugement critique de la part des autorités publiques envers cette communauté de jeunes «explorateurs» fait face, l’«urbex attire néanmoins de l’attention sur ce patrimoine québécois qui en a justement grand besoin. Les publications instagrams, des adeptes de l’«urbex»,apportent de la visibilité au patrimoine religieux, qui fait malheureusement maintenant plus partie du décor et n’est plus le centre de nos communautés urbaines. 

Le patrimoine religieux est une entité architecturale très complexe et souvent très imposante. Il est presque impossible de conserver l’aura majestueuse de ces bâtisses sans dépenser énormément. Ce n’est pas pour rien que l’Église Catholique demandait autrefois une dîme obligatoire. La plupart du patrimoine religieux abandonné du Québec est tout de même viable en termes de structure, mais, pour les requalifier, il faut s’adapter aux normes de construction contemporaines. Transformer ces immeubles centenaires pour les utiliser à d’autres fins impose l’ajout de gicleurs, de sorties d’urgence régulées et de murs coupe-feu, ce qui est très coûteux. De plus, un aspect souvent oublié qui rend l’occupation des églises difficile est le chauffage. Les églises ont de grandioses structures et leurs très hauts plafonds rendent le chauffage extrêmement dispendieux.   

Le couvent des Franciscains est un établissement religieux construit en 1914  dans le quartier Nouveau-Rosemont à Montréal et est vacant depuis presque 10 ans. J’ai eu l’opportunité de visiter ce couvent, guidée par Sandrine Gaulin, membre de l’organisme à but non-lucratif Entremise, qui a répondu à mes nombreuses questions. Entremise est un organisme qui a pour mission de prendre en main et de requalifier le patrimoine bâti du Québec, dont celui religieux. En novembre 2025, Entremise a acquis ce bâtiment avec pour but de le ramener à vie: une charge ambitieuse mais inspirante. Comme plusieurs projets de requalification à travers le Québec, ils espèrent transformer ce lieu pour rassembler la communauté et créer un environnement d’entraide comme l’Église le faisait auparavant. Ils espèrent avec le temps réussir à créer un espace qui encourage la participation culturelle. Par exemple, Entremise planifie de «flipper»  le couvent en chambres d’accueil pour les nouveaux arrivants et demandeurs d’asile, en espaces pour des organismes et ateliers, en classes de francisation, avec un café au rez-de-chaussé, le tout en gardant l’essence originale du lieu.

“L’entreprise sociale conservera l’Histoire et poursuivra la mission de rassembler la communauté.”

Les projets de requalification de patrimoine religieux au Québec sont difficiles. Les églises ne sont pas dispendieuses à acquérir, mais peuvent coûter plusieurs millions de dollars à mettre à jour. Aucune entreprise qui à pour but de faire profit ne voudrait prendre en main ces magnifiques lieux remplis d’Histoire. Cependant, dans un monde où il nous manque des logements et où la planète (et les humains) auraient besoin d’amour, les organismes prêts à se lancer dans des projets communautaires et de requalification de cette envergure sont exactement ce dont nous avons besoin. Gardons notre attention sur ces immeubles pour ne pas les laisser tomber. Nous sommes chanceux, à Montréal, d’avoir la possibilité d’innover grâce à cette ressource non exploitée du patrimoine religieux, si, et uniquement si, nous avons assez de volonté et d’argent. 

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